ELODIE FREGE


La Cigale - Paris - ELODIE FREGE

1ère partie : Joséphine

Ceci n’est pas un communiqué de presse. C’est une déclaration d’amour. Ou de coup de foudre, appelez ça comme vous voudrez.

D’Élodie Frégé, je ne connaissais que la rumeur. Je savais vaguement qu’elle avait remporté un télé-crochet, l’une de ces émissions que je ne regarde jamais, que je n’ai jamais regardée, d’abord parce que je n’ai pas que ça à faire, ensuite parce que je préserve ma réputation de fan de rock (et le snobisme qui va avec). Il paraît même qu’Élodie aurait remporté un machin appelé World Best, un super-télé-crochet international. So what ? Je sais bien ce qui leur plaît : une jolie voix, puissante de préférence, un joli visage, de la variété au mètre, des arrangements formatés, des paroles tellement creuses qu’elle ferait passer un carnet de poésie de CM1 pour du Rimbaud. On consomme, on jette, on passe à autre chose.

Bon, d’accord, j’avais jeté une oreille sur son premier album. À cause des photos. Pas celles de la pochette, trop fades, qui la montraient façon blondasse-rêveuse-au-regard-plein-d’espoir (décidément, je déteste les champions du marketing, ceux qui veulent à tout prix faire entrer une personnalité dans le moule d’un cliché, aussi éculé soit-il). Plutôt les photos aperçues dans la presse, qui la montraient rieuse, pimpante, coquine. J’avais aussi été intrigué par la chanson Je te dis non, signée par l’interprète, et par son clip réalisé par Catherine Breillat. Que la réalisatrice de Romance et d’Anatomie de l’enfer se soit mise au service de cette jeune femme ne manquait pas de surprendre.

J’avais aussi été sensible à sa voix. Avec le regret de la voir desservie par une production sans relief et des chansons calibrées, mais aussi avec l’intuition qu’elle pouvait se risquer à chanter des choses plus audacieuses. Pour les accents soul perçus ça et là, je l’imaginais adaptant Joss Stone ; pour les acrobaties, j’avais pensé à Joni Mitchell – pourquoi ne lui avait-on pas proposé de reprendre Help Me, de l’album Court And Spark, ce titre où Joni appelle à l’aide parce qu’elle tombe amoureuse ?

Heureusement, ce premier album ne s’est pas vendu à un million d’exemplaires. Heureusement, parce que l’artiste aurait été piégée. D’y penser, elle cauchemarde : le public et la maison de disques auraient exigé qu’elle refasse le même. Élodie aurait été malheureuse et frustrée. Elle a d’autres choses à dire, d’autres univers à explorer ; il suffisait d’un déclic pour que ses envies se concrétisent. Celui-ci eut lieu au gré d’une rencontre, lors d’un concert de Florent Marchet. Sur scène, l’auteur du sensationnel Gargilesse avait été rejoint ce soir-là par Benjamin Biolay, dont Élodie avait aimé le non moins fameux Rose Kennedy. N’écoutant que son culot, elle l’aborda, pour se rassurer. Eh oui : pas très sûre d’elle, la belle Élodie : c’est ce manque de confiance en elle, cette profonde et émouvante fragilité qui l’avait poussée, autrefois, encouragée par ses proches, à se lancer le défi de participer au télé-crochet que l’on sait, qui la motive et la fait avancer : elle voulait seulement lui faire écouter ses compositions. Il a suffi d’une chanson, Je sais jamais, pour le convaincre. Lui aussi a été séduit par la voix, qui lui a rappelé Carly Simon… et Joni Mitchell.

Et voici comment le plus gainsbourien de nos auteurs-compositeurs a décidé de se lancer dans les arrangements et la production du deuxième album, judicieusement intitulé Le Jeu des 7 erreurs ; nous avons en effet quelques idées reçues à corriger avant d’aborder les quatorze chansons qu’il contient. D’abord, il s’agit d’oublier d’où elle vient. Elle cachait bien son jeu, comme elle dissimule son visage, sous sa crinière blonde, sur la pochette de La Ceinture, premier extrait envoyé aux médias. Élodie est une chanteuse folk, profondément mélancolique, qui aurait voulu connaître la magie des sixties, d’où la photo d’inspiration Françoise Hardy qui illustre son nouvel album. Lorsqu’elle compose, elle ne peut se défaire – c’est sa richesse – des années de guitare classique qui ont forgé son style : qui d’autre, en France ou ailleurs, peut revendiquer l’influence du guitariste argentin Jorge Cardoso ?

Lorsque Élodie écrit, elle se cache derrière des mystères, profonds comme les lagons fantasmes évoqués dans Les Rideaux : ses paupières dont coulent les larmes du désespoir amoureux. Ces énigmatiques nuits de journée (Je sais jamais), oblique référence à cet homme qu’elle ne pouvait voir, en se cachant, qu’à la nuit tombée… Son cœur a trinqué, mais elle s’amuse, dans ses propres textes, à citer des classiques du répertoire : dans Fous de rien, elle dit combien elle hait les dimanches ; dans Douce vie, elle évoque la douce transe / cher pays de mes errances – autant de références / clins d’œil qui montrent combien Élodie s’inscrit dans une vraie histoire, une belle tradition.

Benjamin Biolay a trouvé son Élodie Nelson : avant de lui écrire six des chansons de ce Jeu des 7 erreurs, il l’a confessée, au point de la connaître par cœur. Il s’est mis au service de ses blessures : la jeune femme, dont la beauté et la féminité renversantes laisseraient imaginer une vie amoureuse comblée et passionnée, a connu trop de déboires. Naturellement attirée par les bad boys, elle a eu sa dose de déceptions et de mauvais coups. Fleur bleue, mais lucide ; glamour et perdue à la fois… D’où sa recherche du Prince Charmant, celui qui n’est Pas là souvent… D’où cette Ceinture au-dessus de laquelle rien ne dure… D’où sa peur de l’amour, exprimée par les mots de Jacques Lanzmann dans La Fidélité, vertu à laquelle elle ne croit pas encore… D’où cette reprise inattendue du Velours des vierges, écrit par Gainsbourg, créé par Jane Birkin en 1978, dont Élodie s’approprie le bouleversant et cinglant désarroi, face à la cruauté des hommes, prêts à tout pour avilir l’innocence. D’où ce duo qui donne son titre à l’album et qui ne manquera pas de rappeler Bonnie And Clyde : Tu n’es qu’un animal, rien qu’un homme, balance la chanteuse navrée par la prévisibilité des mâles qui lui font du mal. D’où, encore, les orchestrations sublimes : Benjamin s’est surpassé. Parce qu’Élodie le mérite. Une artiste est née. Loin du marketing, il est ici question d’élégance, de subtilité, de pure émotion. D’une fille qui, au bord du précipice, n’hésite pas à sauter, parce qu’elle devine qu’au lieu de tomber, elle va s’envoler.

Je vous avais prévenus : une déclaration d’amour. Le coup de foudre est total. Vous aussi, vous succomberez.

Gilles Verlant





20h00


Organisateur : KI M'AIME ME SUIVE

Prix non défini


Ouverture des portes une heure avant le spectacle